Valdy tira sur le col de sa chemise et serra la mâchoire : les roses lavande pendaient mollement, malmenées par la chaleur. Il prit son mouchoir de soie et épongea une nouvelle fois son front perlé de sueur. L’allée principale restait désespérément vide. Nom d’une corne à pipe, où était-elle ?
Il quitta le sentier et s’abrita sous l’ombre d’un flamboyant. Il massa ses joues. Sa tête le lançait : ses dents allaient traverser sa mâchoire. Il frissonna en sentant une légère brise s’engouffrer dans la veste Armani qu’il avait déboutonnée.
Aimait-elle encore le violet ? Se sentirait-elle flattée en découvrant qu’il se rappelait toujours de ses goûts ? Il se rappelait tout. Sa trahison avait encore un goût de sciure dans sa bouche. Pourtant, son cœur lui appartiendrait à jamais.
L’heure n’était plus à la nostalgie. Il s’épongea à nouveau le front. Sa Rolex dorée cliqueta quand il pencha la tête. Quinze minutes de retard. La dernière fois aussi, il l’avait attendue. À la place, on avait joué au punching-ball avec son crâne…
Sale fils de jardinier.
Elle l’avait félicité sur Facebook pour le marché de 400 millions d’euros remporté par son entreprise. Comme si ces quinze ans n’avaient pas existé. Se rappelait-il d’elle? Comme s’il pouvait oublier. Si nous ne sommes pas engagés pour nos 40 ans disait-elle, promets-moi que nous nous reverrons. Il avait maintenu actif ce compte créé au début de leur histoire juste pour voir ce jour arriver. Son pouls s’accéléra. Une Lexus remontait l’allée ! Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Il redressa les genoux soudain faibles, essuya la main moite qui tenait le bouquet sur son pantalon et boutonna sa veste. Mais quand il eut fini, il était à nouveau seul.
La tension se propagea si fort dans son corps que les épines s’enfoncèrent dans sa peau. Il lâcha le bouquet et passa le mouchoir autour de sa paume ensanglantée. Vingt-cinq minutes. Inadmissible ! Il sortit son téléphone et aboya :
– Aleya Sonko. Son numéro. Cinq minutes.
Il remonta l’allée bétonnée. Rien n’avait vraiment changé. Côté gauche, des mauvaises herbes se disputaient le sable rouge. Presque toutes les croix étaient rongées par la mousse, donnant l’impression d’errer sur un terrain fantôme. On distinguait les tombes récentes par des cailloux grossiers que l’harmattan n’avait pas encore recouverts de sable. Côté droit en revanche… De larges pots d’hibiscus odorants et colorés séparaient les tombes ornées de stèles en marbre rutilantes.
Les épitaphes ne manquaient pas de saveur. À notre poète Pierre pour ses vers très appréciés. Maintenant c’étaient les vers qui l’appréciaient. Une mort en première classe, comme leur vie.
Il s’arrêta le cœur battant. En haut, la vue était toujours aussi dégagée sur la mer scintillante. C’est ici qu’on l’avait retrouvé agonisant. Une tombe s’y trouvait maintenant. Une mort en première classe. Son regard se posa sur le nom de la stèle. Il trébucha. Son téléphone sonna. Il se traîna sur la pierre. Le bouquet lui échappa des mains. Ses larmes jaillirent.
Ci-gît Aleya Sonko — 1978 – 2017